Les armes de l’esprit

Sur le secteur C.F.L. 10, les armes militaires disponibles pour les Maquis étaient surtout caractérisées par leur absence.

Par contre, les armes de l’esprit étaient d’usage quotidien dans la population d’un lieu de mémoire comme la Montagne du Tarn. Dessins, chansons, humour à double sens, poèmes, citations bibliques, allusions historiques, mots de passe et maitres-mots, sigles, morse, gestes et mimiques, traditions locales, tout était signe de piste pour transmettre ce qu’on ne pouvait dire ou faire que dans la clandestinité.

Ces « armes de l’esprit », immédiatement disponibles pour la Résistance organisée, provenaient en grande partie des Mouvements de jeunesse protestants déjà en place longtemps avant la guerre. Les U.C.J.G., les U.C.J.F., les E.U.F.. étaient d’origine anglaise et de diffusion internationale, leur interdiction en Allemagne dès 1933 et leur remplacement par l’unique et obligatoire « Hitlerjugend » avait donné l’alerte en Europe. Elle avait motivé en France une mise en garde des Églises contre toute atteinte à la liberté d’association (loi 1901) et contre l’idée même d’une « Jeunesse d’État ». Craignant des dérives dès septembre 1940, bien des jeunes pasteurs dont Robert Cook à Vabre avaient mis en place des aménagements paroissiaux qui ont facilité ensuite le passage des jeunes vers la Résistance maquisarde; et ceci avec le soutien actif d’une population qui écoutait « Ici Londres » et ses messages personnels dans les hameaux pourvus de T.S.F.

Il est probablement très difficile aujourd’hui de mesurer l’impact psychologique fantastique de ces messages personnels sur ceux innombrables, qui n’en connaissaient pas le sens et qui écoutaient « Ici Londres » comme une bouffée d’espoir au risque de leur liberté et parfois de leur vie. Les armes de la Résistance qui se forgeaient grâce à la présence dans les esprits de « La chouette » du « Merle Blanc » et de ce chargeur qui n’avait que vingt balles ont sans doute plus efficacement tiré au but que les mitraillettes qui tardaient tant à tomber du ciel.

Nous publions ci-dessous quelques exemples de ces armes de l’esprit, tirés d’un livret écrit et dessiné à la main par Marc Schoenenberger, alias Colibri, réfugié lorrain, chef scout et futur maquisard à Vabre.

Voir aussi « Trouver le cinquième cochon ».

Messages codés et signes de piste

Pages extraites d’un récit humoristique, compte-rendu d’un conseil de chefs scouts.
Ce conseil se tient quelques jours après le retour (fin avril 1942) de Pierre Laval au pouvoir. Ce retour menace directement l’indépendance des mouvements de jeunesse.

Ci-dessous, en apparence, un joyeux campeur. En réalité, un protestataire combattif :

Vive la montagne !
1, 2, 3 mai 1942

Camp de Commissaires et Chefs Éclaireurs Unionistes de France
« Campguilhem » Cne de Viane. Tarn

Sous-entendus tirés de textes de la Bible

  • une montagne,
  • une croix,
  • une étoile,

symboles prophétiques d’épreuve et d’espérance.

Sur les monts
Tous ventés
nous montons
méditer
un mouton
sur l’herbette
nous a parlé des prophètes
de la famine, de la sécheresse.

Paroles à chanter sur un chant scout : « La route est dure… »

« La sécheresse » sous-entend à la fois la « traversée du désert » du peuple juif et le « Désert » comme au temps de la clandestinité pour les protestants, aux 17 et 18ème siècles.

« La famine » sous-entend l’espoir d’être nourri au « Désert » par la manne tombée du ciel.

Sous-entendus et mots codés tirés de textes des totems scouts et de l’actualité de la guerre

Le camp de chefs a été convoqué en raison de la visite du responsable (commissaire) national des E.U., le pasteur Jean Gastambide, totem « Mérinos » en raison de se chevelure frisée. Ici nommé le grand bélier.

Le grand bélier nous a dit
Hier j’ai passé la ligne
Et vous savez
de l’autre côté
Ces messieurs nous portent la guigne
Hardi ! les gars !
Vous en faites pas !
Cette ligne disparaitra
les bienfaiteurs on les aura
Bientôt la France renaîtra !

Paroles à chanter sur un chant scout : « La route est dure… »

« Ces messieurs » : les allemands et leurs collaborateurs qui se prétendent bienfaiteurs.

« La ligne » : la ligne de démarcation qui sépare la zone occupée et la zone libre.

« On les aura » : expression employée depuis les batailles de 1914-18.

Actualité politique

Il nous parle de Vichy
des nouilles du Ministère…
de Lamirand
Vil courtisan
Mais Garonne a cessé de plaire

Hardi ! les gars !
Vous en faites pas !
les bienfaiteurs on les aura
Bientôt la France renaîtra !

« Les nouilles » : double sens entre les personnages du ministère Laval et les pâtes alimentaires octroyées par « les bienfaiteurs » aux campeurs des mouvements de jeunesse.

Sur Abel Bonnard, vieil académicien aux mœurs douteuses, nouvellement promu ministre de la jeunesse du cabinet Pierre Laval :

Abel Bonnard n’a plus 20 ans
Et son sourire est toujours bête.

Sur deux anciens ministres :

Un beau jour le Maréchal
Invita les dirigeants
avec Laure le Général
Et Bonhomme en bonne d’enfant

Sur Pierre Laval, Premier Ministre et l’Amiral Darlan, dauphin du Maréchal Pétain :

Le Maréchal m’a dit :
J’ai deux ministres
Pierre Laval et Darlan à eux
je donne, la marine et l’argent.

Paroles à chanter sur l’air de « J’ai deux amours », de Joséphine Baker.

Trouvez le cinquième cochon

Pierrette B. à Albi a reçu ce tract d’une camarade de classe en 1942 vraisemblablement. Elle avait 14 ans et était élève au collège de jeunes filles rue Bitche. Ses souvenirs sont imprécis et elle ne peut dire qui le lui a transmis mais elle se souvient que la feuille était déjà froissée.

Les indications et le copyright en anglais font penser qu’il a été parachuté par le réseau Buckmaster à l’œuvre très tôt dans le Tarn (voir La Résistance sans Héroïsme de Charles d’Aragon).

« Pour en trouver un cinquième, plier comme indiqué »

 

Après le 1er pliage

 

Après le 2ème pliage

 

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