La logistique

Armement

C’est ce qui faisait le plus défaut au début. L’instruction des civils volontaires dans les villages était faite le soir par des anciens de 14/18 avec parfois des révolvers ou fusils de collection. A part quelques fusils Lebel et mousquetons récupérés dans la rivière à Castres(1) où ils avaient été jetés par l’armée d’armistice, nous avons eu la chance de récupérer le 4 Mars 1944(2) un parachutage destiné à un maquis de « l’armée juive »(3). La moitié de ces armes cachées au Bousquet chez la grand-mère Rouville fut donnée au Capitaine Galinier, dit Armagnac, devenu Chef départemental des Corps Francs de la Libération (C.F.L.). Il en rendit lui-même quelques unes au peloton de « l’armée juive ». Les autres servirent pour l’instruction et l’armement des premières sections.

Stèle de Saint-Céré, en hommage aux 3 fusillés des Maquis de Vabre. Photo prise en décembre 2003 avec Odile de Rouville.

Le 8 juin 1944, le D.M.R. n’ayant pas pu tenir sa promesse de livrer des armes, il envoya son adjoint le capitaine Pélissier, dit Carton, et le lieutenant Cressot, dit Chénier, accompagnés de cinq maquisards de Vabre récupérer des armes sur un terrain dans le Lot, avec une voiture et un camion. La voiture fut arrêtée près de Saint-Céré par les allemands et ses trois occupants furent fusillés sur le pont. Le camion fut abandonné et les maquisards revinrent à pied à Vabre. Malgré les demandes instantes du D.M.R., il fallut attendre le 25 juin le premier parachutage d’armes sur « Virgule ». Ensuite et jusqu’au 8 Août les armes légères arriveront : mitraillettes Sten, fusils-mitrailleurs, mitrailleuses légères – munitions et explosifs ainsi que quelques denrées rares, cigarettes et chocolat. Furent aussi parachutés sur « Virgule » des opérateurs radios pour le D.M.R., un commando de 15 Américains en uniforme avec leur armement et le premier bazooka, un commandant français et le major Davies des Services spéciaux britannique.

(1) Par le chauffeur de l’atelier de gazogène de Guy de Rouville, membre d’un groupe de résistance castraise.
(2) A Paulinet, à 20 kms au Nord de Vabre.
(3) Dirigée par Pierre Loeb, qui venait de quitter les lieux pour la région de Lacaune et qui s’engagea au Corps Franc de la Montagne Noire.

Cette mitraillette bien noire et bien astiquée était fascinante. J’étais certain qu’elle avait beaucoup de petits frères, bien dissimulés des regards indiscrets, mais tout à fait disponibles en cas de besoin.

 

La nuit était tombée entre temps, et la répartition des tours de garde eut lieu. J’eus droit sur le champ et sans aucune préparation à la deuxième. Je demandais ce qu’il fallait faire et il me fut répondu que l’unique mitraillette disponible allait m’être confiée. Si j’apercevais les phares d’un convoi sur la route proche – seuls les allemands se déplaçaient de nuit en convoi à cette époque – j’étais prié de donner l’alerte en tirant quelques coups de feu pour permettre à mes complices de fuir.

 

Simon Schwarzfuchs

Ravitaillement

Chaque canton avait alors un chef de district nommé par les services du Ravitaillement général de Vichy. Sur le Secteur, trois (lorrains réfugiés) nous étaient favorables, deux n’étaient pas sûrs. A Lacaune, le chef de district sera doublé par le Lieutenant Maurice Mirouse, dit Nanette, à Brassac par le Commandant Maurice Seymour, dit Médéric. Pour officialiser les rapports, Pol Roux obtint du chef de district de Vabre, Schmidt, qu’il fasse venir les chefs du Ravitaillement (organisation gouvernementale et vichyste) du Tarn et de l’Hérault pour mettre au point entre les deux départements des échanges viande-vin. Cet invraisemblable rencontre aura lieu en février 1944. Guy de Rouville propose un wagon de bêtes, veaux ou vaches contre un camion de vin de l’Hérault ou un camion de pâtes alimentaires fabriquées à Albi, pour le Tarn. Cet accord signé facilement pour le Tarn, posa problème pour le directeur de l’Hérault très réticent mais qui finit par accepter. L’accord fut strictement suivi et dans les archives on voit des affiches du maquis exigeant la réalisation intégrale des réquisitions régulières ou au contraire l’interdisant si elles partaient chez l’occupant allemand. Pour les battages électriques il n’y aura aucune difficulté, le blé ne quittera pas le Secteur et sera traité à la minoterie de Viane. Par contre, un transporteur de vin ayant fait deux voyages dans la journée avec le même bon verra son matériel confisqué et ne sera pas remboursé après le Libération. Le prix des denrées a été fixé et affiché et tout dépassement de prix sera sanctionné parfois très durement. Une section des policiers de Toulouse – sur les 48 arrivés – sera dotée d’une camionnette à plateau avec mitrailleuse et parcourra pendant trois mois le Secteur pour lutter contre le marché noir, se renseigner et surveiller certains déplacements.

Voir aussi les documents relatifs au ravitaillement.

Moyens financiers

En attendant les parachutages d’argent (voir Documents), les entreprises du secteur seront taxées de 160 FF par mois et par employé, les sommes étant versées par l’entremise d’une banque à Castres.

Liaisons téléphoniques et communications

Avec la Résistance P.T.T. de Castres et très spécialement l’inspecteur DANIEL, en liaison avec la police nationale, un schéma de communication complète fut réalisé.

Dessin du réseau téléphonique de l’inspecteur DANIEL, des P.T.T. de Castres

Lorsque des parachutages étaient à venir, tout déplacement des forces d’occupation devait être signalé. Celles qui partaient vers Roquecourbe, Lacrouzette ou Brassac étaient signalées grâce à un fil téléphonique branché derrière la table d’écoute allemande à la Poste de Castres. Ce fil aboutissait à un routin installé à Vabre au fond du jardin Rouville, le long de la voie ferrée que suivaient toutes les lignes téléphoniques P.T.T. ou C.F.D.T.. En piquant un fil sur deux à chaque paire, avec retour à la terre grâce à un petit condensateur, on avait la liaison avec : Castres, les gares de Lacaune, Viane, Brassac, Luzières, un poste contrôle au hameau de la Glévade et le P.C. du D.M.R.. La nuit, une ligne reliait le routin du fond du jardin au salon et les fils disparaissaient le jour dans les buissons.

Dessin [renforcé] du réseau téléphonique de l’inspecteur DANIEL, des P.T.T. de Castres
Mais le 8 août 1944, une succession de malchances aboutit au grave incident de l’attaque du terrain de parachutage « Virgule »>. Les maquis de La Roque et Lacado seront détruits et il y aura 7 morts parmi les maquisards. La colonne allemande n’a pas été signalée car elle est sortie de Castres vers le sud, en direction de Mazamet, Saint-Pons ou l’Aude. Elle a pris ensuite la route de Boissezon-Brassac. Elle n’est pas passée devant le poste de guet de la gare de Brassac. Elle a tourné à 3 heures du matin autour de la maison forestière de la Bassine alors que le forestier-guetteur venait de s’endormir après avoir entendu passer l’avion de parachutage. Par chance, arrivée près de « Virgule », la colonne allemande a manqué le croisement en épingle à cheveux qui l’aurait amené directement au terrain d’où Guy de Rouville, chef de secteur, descendait avec le major anglais Davies, le commandant Plagne et deux radios. Elle est descendue à l’entrée de Viane, sans passer devant la gare, puis est remontée vers le terrain puis le maquis de La Roque.

Le service de renseignement du D.M.R. fut installé à 5 kms de Vabre, au château de Ferrières et c’est là que son agent Morro, dit Villeneuve, s’installa début juin avec son équipe. Le professeur Marchand, dit André, du Maquis de Vabre, faisait chaque jour la liaison. Vabre savait ainsi ce qui se tramait à Castres et au-delà.

En dehors du peloton de Police chargé du renseignement et du marché noir, le maquis s’est entièrement reposé sur les gendarmeries. Elles étaient toutes passées à la Résistance active après une rafle de juifs à Lacaune en 1942, où l’on avait séparé les enfants de leurs parents, ce qui avait scandalisé les gendarmes.

Service médical & aumônerie

Le corps de service médical local a été utilisé pleinement même s’il comprenait quelques « maréchalistes », mais nous l’avons doublé par un médecin généraliste venant de Baraqueville (Aveyron) et des étudiants de 4ème année de Toulouse ou Paris. Chaque unité avait son médecin soignant. Une infirmerie était installée à Campguilhem près de Viane, dirigée par la mère de deux de nos premiers maquisards. Pour les chargés de famille, nous avions trois assistantes sociales qui, en train ou à bicyclette, apportaient l’indispensable aux proches de nos combattants.

L’aumônerie était indispensable avant et pendant les accrochages en liaison avec les pasteurs à la pointe du combat et les curés résignés parfois à nous suivre. Chez les Rouville étaient installés le Pasteur Cadier, professeur à la Faculté de Théologie de Montpellier, recherché par la Milice et futur aumônier protestant de la 1ère Armée française, et l’Abbé Gèze, évadé d’Evaux les Bains, secrétaire particulier de Monseigneur Salièges, symbole de la résistance à l’occupant et à Vichy. Il faut signaler aussi l’aide spirituelle et matérielle apportée par le Père Cugnasse, Supérieur du Petit Séminaire de Pratlong à quelques kilomètres de Vabre, et la vie religieuse intense qu’ont mené au maquis, les Éclaireurs Israélites de France.

Service social clandestin

Organisé avec les moyens du bord et parfois dans l’urgence, le service social du maquis dépendait avant tout d’un volontariat féminin. Souvent épouses, fiancées, sœurs ou mères des maquisards du C.F.L. 10, ces volontaires agissaient dans la clandestinité et cumulaient les tâches d’assistante sociale, d’agente de liaison et de renseignement, et de secouristes.

Elles devaient parfois parcourir de longues distances à bicyclette pour joindre les familles concernées. En lien avec les volontaires locales des organisations paroissiales ou administratives acquises à la Résistance, parfois sous couvert « vichyste » (Secours National, Croix-Rouge), ces volontaires réfugiées sur place ou nomades travaillaient en liaison avec l’organisation C.F.L. 10 qui fournissait des aides clandestines et des allocations familiales lorsque c’était possible (argent parachuté, parfois réseaux d’entraide).

Le réseau clandestin des anciens instructeurs d’Uriage avait, depuis la disparition de l’école de cadres, une organisation sociale qui s’est trouvée représentée auprès du Commandant Hugues par Ginette Carcenac, femme d’un instructeur réfugié à Pratlong (équipe volante) et Nicole Flory, fiancée de Jean-Marie Domenach, maquisard au C.F.L. 10. Les groupes de maquis de La Malquière, La Roque et Lacado, dont l’essentiel des cadres étaient issus des Éclaireurs Israélites dirigés par le Lieutenant Gamzon et sa femme Denise, disposaient depuis les rafles de l’été 1942 d’un réseau de camouflage familial bien organisé dans le Tarn et en lien étroit avec la branche féminine du scoutisme protestant.

S’agissant d’une entraide de proximité les fonds étaient distribués aux familles des maquisards selon les possibilités pratiques et selon l’argent disponible. Les comptes étaient inscrits si la clandestinité le permettait. Les archives des Maquis de Vabre ne comprennent qu’un seul carnet de compte original (juillet-août 1944) donné cinquante ans après par celle qui l’a tenu :

Une page du carnet de Marie-Claire Lautmann, alias Cri-Cri.
NOM : Record « Lisette »
ADRESSE : 21 rue … Graulhet (Tarn)
ENFANTS :

Nombre : 1
Age : 4 ans

[verticalement] femme de Germain Record disparu

Moyens d’existence : aucun

TRAVAIL : pas de travail

Mode de vie : 2000 F de loyer par an.
Ravitaillement : tickets

Charges autres : /

Rien touché depuis 3 mois
Sa mère sans travail à partir du 11 juillet.

Mme Lisette Record n’a pas de travail. Le ravitaillement « tickets » est notoirement insuffisant en ville (ici à Graulhet, Tarn). Au verso, sa signature et les sommes de 1.500 francs pour juillet et en deux versements, 1.700 francs pour août. En marge du recto (peu lisible sur l’original) : « femme de Germain Record, disparu ». Germain Record « disparu » a été fusillé par les allemands le 8 Juin 1944 sur le pont de St-Céré avec le Capitaine Pélissier (dit Carton), adjoint du D.M.R., et le Lieutenant Cressot (dit Chénier), en allant chercher des armes dans le Lot.

La somme totale distribuée par elle à 5 personnes pour deux mois est de 53.200 francs (de l’époque).

Carte postale envoyée à Cri-Cri par ses amis maquisards engagés au 12ème Dragons avec le Commandant de Segonzac.

Carte postale (verso) envoyée en « franchise militaire » depuis Souillac (Lot) à Cri-Cri et « à toutes nos amies filles de liaison » par des maquisards C.F.L. 10 : Popoff, Michel, Maurice, Lucien, Roger Bouc, Jacques, Gricha-Wassof, en partance pour rejoindre la 1ère Armée Française. Le signataire Grischa, d’origine russe, sera dans l’obligation de nous quitter à Athesans (Vosges) comme ses camarades étrangers. Il sera retrouvé plus tard par Cri-Cri à Paris en grand uniforme… russe !

Faux-papiers

La plupart des fausses cartes d’identité étaient faites avec un tampon imité de Carvin, dans le Pas de Calais, dont toutes les archives avaient paraît-il disparues !

Voir Documents / Vrais ou faux.

Uniformes

Le Maquis cherche à s’équiper d’uniformes semblables à ceux de l’armée de 1939. Au nombre de 500, ils furent confectionnés à partir du mois d’Avril 1944 par des tailleurs juifs réfugiés à Vabre et aux environs, avec des tissus réquisitionnés dans les entreprises locales. Les chaussures provenaient des divers dépôts des organisations de jeunesse de Vichy.

Dès le 6 juin, nous commençons à faire des brassards à Croix de Lorraine qui seront distribués au fur et à mesure des besoins.

 

Les Croix de Lorraine sont dessinés au pochoir puis découpés dans la doublure rouge de vieux rideaux. Nous en faisons plusieurs centaines ; dès qu’il y a alerte, il faut les cacher au même titre que des armes ou des fausses cartes ; comme elles sont faites en tissu léger, elles volent partout et il y en a toujours quelques-unes qui traînent par terre.

 

Les enfants de la maison, agés de 3 et 4 ans, les appellent les « petits sapins ».

 

Odile Paul-RouxDe la chouette au merle blanc

 

Robert Cook : Certains garçons, trop jeunes pour se battre et venus avec leur famille étaient enrôlés dans les services annexes.

 

Odile de Rouville : C’était le cas du petit Théo Bohrman. On l’a mis à la confection des uniformes avec M. Lazare. Vabre a été un refuge pour les confectionneurs du Sentier à Paris. Ils étaient nos clients du textile. Ils nous ont confectionné 500 uniformes français qui ont habillé nos maquisards jusqu’à l’arrivée dans les Vosges.

 

R.C. : Certaines vabraises ont aussi aidé. Je me souviens d’une paroissienne, Eva Gatumel, me disant : « à l’usine, on me paye pour coudre les uniformes du maquis ».

 

O.R. : Nous avions peu de travail à l’usine car nous avions refusé les commandes des allemands. Les hommes faisaient du charbon de bois pour les gazogènes du maquis, quelques femmes étaient aidées grâce à cette confection d’uniformes. Les doublures étaient en toile de parachute récupérée. Avec ma belle-mère, j’avais découpé les Croix de Lorraine des brassards dans un vieux rideau rouge. Cela peut paraître secondaire cette question d’uniformes, mais pour nous, c’était important de pouvoir surgir, le moment venu, comme des vrais soldats, pas comme des terroristes.

 

Dialogue entre le Pasteur Cook et Odile de Rouville

 

Le souci de nos chefs était à l’époque (juin 1944) de nous apparenter le plus possible à une armée régulière afin d’espérer échapper au sort réservé par les boches aux terroristes. Nous avons vu arriver au maquis de Lacado sous un beau soleil de l’été 1944, un camion chargé de pantalons kakis qui étaient des culottes de cavaliers des dragons de Castres. Or ces pantalons destinés à l’origine aux cavaliers avaient la particularité d’avoir un empiècement triple devant et derrière. Le chargement du camion fut étalé sur un pré à proximité et nous fûmes invité à essayer de trouver notre taille. En fait, dès que chacun du groupe en eut enfilé un et vu la raideur des équipements, instinctivement nous avons tous essayé avec pas mal de difficultés à plier les genoux et remonter, gymnastique imprévue et plutôt comique. Heureusement un peu plus tard et ce avant le 14 juillet 1944 et grâce aux tailleurs réfugiés à Vabre et au tissage de l’usine, nous avons pu avoir des tenues confortables et dignes du C.F.L. 10.

 

Yvan Gensburger

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