La gendarmerie de Vabre

Représentante officielle de l’état de Vichy pendant la période 1940-44, la gendarmerie de Vabre, menée par le commandant Hubert Landes, joua un rôle éminemment protecteur de la Résistance, et des populations cachées ou réfugiées.

Un événement déclencheur

On m’a dit « Il s’est passé à Lacaune quelque chose d’affreux[*], les gendarmes sont revenus et ils pleuraient ! » […] Ça a fait basculer notre brigadier de gendarmerie et ça lui a permis de devenir, brusquement, un protecteur des juifs… ».

 

Odile de Rouville in « Le Maquis des Juifs » (documentaire d’Ariel Nathan)

[*] Rafle des juifs à Lacaune le 26 août 1942

La protection des maquisards, des réfugiés, des réfractaires, …

[…] Un gendarme, oui mes amis, un vrai gendarme traversait la cour de la ferme et se dirigeait manifestement vers l’entrée du sentier qui montait à notre repère (connu de nous seuls, je m’imaginais).

Étant donné mon ancienneté relative, j’étais là depuis 3 ou 4 jours, je ne saisissais pas la nature des rapports existant entre la maréchaussée vabraise et les hors la loi que nous étions. En 1/10ème de seconde je compris que le sort de toute la troupe était entre mes mains. Je savais qu’il fallait 1/4 d’heure à peu près pour monter de la ferme à notre bergerie. Je plantais là ma vaisselle inachevée et je me précipitais vers les cinq camarades. Je les secouais brutalement et les mis, à voix basse bien sûr, au courant des ennuis futurs qui se profilaient dans notre horizon. Un « Merde » collectif et énergique, accompagné de quelques « Fous nous la paix » et d’autres « Va te faire voir » me laissèrent dans un état de perplexité avancée. […]

Tout ça se termine par l’arrivée de l’adjudant Landes qui franchissant la port de la bergerie avec un sonore « Salut les petits » me fit comprendre immédiatement la nature des rapports existant entre notre petit groupe et les représentants de la loi à Vabre. Il venait d’ailleurs nous apporter très gentiment un lot de cochonnailles diverses venant de sa production personnelle […].

 

Georges Picamoles, 6ème arrivé au maquis de La Courrégée en mars 1943.

[…]

Odile de Rouville : Et votre problème c’était la gendarmerie située juste entre le presbytère et le Temple !

 

Pasteur Robert Cook : C’était surtout le problème du nouveau brigadier qui avait fait la guerre au Moyen-Orient contre les anglais, nous ne savions pas ce qu’il pensait. Pierre Gourc m’a dit : « Il faut dire la vérité au sujet des petites juives ». Il a fait venir le brigadier dans son bureau, j’étais présent, et il lui a dit la vérité. Le brigadier a tendu les deux mains et a dit : « Je suis des vôtres ». Il a été un allié courageux et de tous les instants pour tous ceux, juifs ou chrétiens, qui cherchaient refuge à Vabre.

[…]

 

Extrait d’un dialogue des vétérans, au sujet des 35 jeunes juives camouflées en éclaireuses protestantes à la jasse de Renne, été 1942.

[…] Le camp [des 35 jeunes juives] a duré du 20 août au 15 septembre. Je n’en suis plus sure parce que naturellement, nous n’écrivions rien. […]

Le brigadier de gendarmerie venait visiter le camp, c’était dans son travail. Il a dit : « Je ne leur demande pas leurs cartes d’identité, elles n’ont pas 18 ans ». […]

 

Hélène Rulland, dite Cham

[…] En août 1942, quand les Allemands ont occupé la France entière, la gendarmerie française de Beaulieu nous a prévenus que nos noms figuraient sur une liste de personnes juives et étrangères qui devront être arrêtées et par suite déportées en camps de concentration. Ainsi, nous conseillant d’immédiatement quitter Beaulieu. Avec l’aide d’un ami qui faisait partie de réseau clandestin de la Sixième des Éclaireurs Israélites de France qui a pu se mettre en contact avec le chef de la police de Vabre, ainsi qu’avec le maire, il a obtenu la permission que ma famille soit hébergée au village de Vabre. […]

Le pasteur Robert Cook, aussi bien que le chef de la gendarmerie et le maire étaient seuls à connaitre notre vraie identité.

 

Marlyse Silverberg, 2015

Nous visions sans cesse sur le qui-vive, soit à cause des familles juives que nous hébergions, soit à cause des jeunes réfractaires pas toujours prudents.
Un jour, une rafle de Juifs a lieu à Montredon-Labessonnié, à l’Hôtel Maurel [le 4 janvier 1944]. Un jeune Juif se rebelle, prenant dans sas mains une hachette de scout, il assomme un soldat allemand. Il est immédiatement abattu. Ayant appris ces faits, je me suis rendu à Labessonnié chez le vieux pasteur Guyonnaud, qui m’a informé de ce qui s’était passé. Heureusement, les gendarmes de Vabre veillaient et nous prévenaient dès qu’une rafle, ou autre expédition allemande était lancée.

 

André Combes

Vers 3 heures du soir, de retour à Pratlong, la gendarmerie de Vabre nous téléphone : « Attention, on monte dans votre direction ! ». De fait, après avoir brulé le garage Tarroux à Vabre, les allemands sont montés vers Pratlong à la poursuite d’une voiture du maquis qu’ils ont brulée au bord de la route… Les occupants ont pu se sauver dans les bois. Nous avons cru que Pratlong allait être incendié comme La Roque et, après avoir libéré le bétail de la ferme voisine, nous nous sommes réfugiés dans la nature… Mais les allemands, arrivés à 2 ou kms ont tiré quelques coups de canon et ont rebroussé chemin.

 

M. l’abbé Cugnasse, Pratlong

Relais de la Résistance

C’est en quelque sorte un poste avancé de la France libre que les maquisards de Vabre gardent et protègent à Bourion : Droite est le délégué du général de Gaulle et, pour rester en contact avec son chef, il doit disposer en permanence des « pianos » ou postes émetteurs-récepteurs, et de « pianistes pour les faire fonctionner. Aussi notre DMR est-il très inquiet, le soir du 6 juin, de ne pas voir arriver ses pianistes qu’il avait quittés à Toulouse. Il leur avait de se rendre à la gendarmerie de Vabre et de dire, comme phrase de passe : « Nous venons pour accorder les pianos ».

Quelques jours plus tard les pianistes débarquent au PC éreintés, furieux, avec une barbe d’une semaine. Ils étaient bien arrivés le 6 à Vabre et avaient frappé, à la nuit tombante, à la porte de la gendarmerie.

« Nous venons pour accorder les pianos » avaient-ils crié au gendarme qui leur demandait, par la fenêtre, ce qu’ils voulaient.

« Il n’y a pas de piano à la gendarmerie », répondait le représentant de la force publique en refermant le volet.

C’était par suite d’un malentendu que ce gendarme n’avait pas été prévenu mais, n’osant insister, les pianistes reprirent le chemin de Toulouse pour redemander des instructions.

 

« Historique et anecdotes des Maquis de Vabre », 1964

Rapport d’activité du commandant de brigade de Vabre

Rapport d’activité de la Gendarmerie de Vabre (recto d’un rapport – entièrement retranscrit ci-dessous – de 2 pages)

Division Militaire

Gendarmerie Nationale

Légion 17 bis
Compagnie du Tarn
Section de Castres
Brigade de Vabre
n° 9/2

A Vabre, le 23 septembre 1944

RAPPORT
du : M.D.L. Chef LANDES, Hubert, Commandant la Brigade de Vabre
sur : l’activité de la brigade au point de vue de la résistance
Références : message téléphoné du 22-9-1944 à 15h20′

La brigade a eu une part très active au point de vue résistance.

ACTION PASSIVE. Lors des enquêtes sur les jeunes réfractaires, la brigade n’a fait que des recherches infructueuses, bien que sachant où ils se trouvaient. Les dossiers ont été mis en sommeil, autant qu’il a été possible de les y laisser. La création des maquis dans la région n’a jamais été dénoncée; l’action des membres locaux de la résistance, ainsi que les allées et venues de chefs importants n’ont jamais été dévoilées. L’identification systématique des jeunes a été négative;

ACTION ACTIVE. Dès le début de l’année 1943, le C.B. a recherché parmi les propriétaires de la circonscription des refuges pour les jeunes gens qui ne voulaient pas partir en Allemagne; il a même aidé certains jeunes à partir en Afrique du Nord, (déplacement du Bourg-Madame, Janvier-Février-Mars 1943).

En mars 1943, le premier maquis se forme à Vabre, le C.B. seul est au courant de ce fait; avec des résistants Vabrais il a ravitaillé ce maquis, de nuit, pendant longtemps.

L’intensification des départs en Allemagne en 1943, a amené dans le Vabrais de nombreux jeunes gens qui savaient y trouver aide, bon accueil et sécurité. Nombreux se sont présentés à la brigade pour y chercher un réconfort. Le personnel mis au courant n’a pas hésité de se lancer dans l’aventure, et du bon travail a été fait. Avec tous ces jeunes ainsi casés, on a pu former les maquis de la Libération.

En juin 1944, de nombreux maquis se sont installés dans la région. Tous avaient recours à la brigade et très souvent la liaison entre eux et le P.C. établi à Vabre, était faite par des gendarmes. Un transport important d’armes venant de Castres, a été caché par nos soins. Il est à noter que ce transport avait été attaqué pendant la nuit par la Milice de Castres.

Lors du débarquement, le 6 juin, la caserne de gendarmerie de Vabre est désignée comme point de chute, pour tout le personnel de D.M.R. 4 (région de Toulouse). Pendant plusieurs jours, les gendarmes dirigent sur le P.C. ou autres services dont ils connaissent l’existence et le refuge, le personnel qui arrive.

Entre temps, le P.C. départemental du Colonel Durenque s’est installé à St-Pierre de Trivisy. Une liaison constante est établie entre cet organisme et la brigade. Le C.B. a accepté de recevoir à la chambre de sûreté de la caserne les indisciplinés des F.F.I. et les suspects qu’on lui amenait. Les interrogatoires des suspects ont eu lieu dans le bureau de la brigade. Lors des mesures de surveillance pour la protection du P.C. et du village de Vabre, la plupart des gendarmes ont pris une part active à cette surveillance dirigée par le C.B. La résistance n’a jamais frappé en vain à notre porte, et de jour et de nuit, les gendarmes ont été sur la brèche. Les militaires du Poste ont fait leur devoir pour aider les troupes de la Libération à chasser l’allemand hors de notre pays. Pour ces faits, la reconnaissance des F.F.I. nous étaient acquise, puisque Vabre est une des rares brigades à n’avoir pas été désarmée par cet organisme.

 

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