La montée au maquis

Aux Chantiers de Jeunesse nous avons eu quelques propagandes vichyssoises faites par ces messieurs de la Légion des Anciens Combattants, mais ce n’étaient pas ces messieurs vantant les idées de Laval et du Maréchal qui changeaient nos idées de libérer le pays. Dans ma tête le choix était déjà fait. Mon père s’était sauvé d’Alsace à 15 ans. Né en 1870, le pays était occupé par les Prussiens et cette occupation a ruiné mes parents. Dès que nous avons été démobilisés des Chantiers, mon frère jumeau René et moi avons cherché quelque chose à faire pour résister. Un dimanche matin j’ai demandé à René d’aller jusqu’à Vabre chercher un refuge pour ne pas aller au S.T.O. Il trouva sur le quai de la gare du petit train les deux jumeaux Cèbe avec la même idée et, grâce au pasteur Cook de Vabre, ils trouvèrent la jasse de la Courrégé.

Huit jours plus tard, Guy de Rouville, Commissaire Départemental du scoutisme E.U. et le pasteur Cook, organisent à Renne une veillée de feu de camp, avec départ routier. Devant le feu, nous passâmes une nuit de veille avec ce message pour réfléchir : Dans un mois, tu seras peut-être fusillé. Nous avons aussi envisagé, en cas de départ en Allemagne, la possibilité d’aider nos camarades à garder un idéal chrétien et scout, et à saboter l’effort de guerre allemand. Nous avions 22 ans. Nous n’avons pas dormi, mais le lendemain matin, la fourche de routier-scout à la main nous avons pris le chemin de la jasse. Au début ce fut assez dur. Le 9 Mars 1943, il faisait encore froid, la jasse était en pierres sèches, sans fenêtres sauf trois meurtrières. […] Nous avons pris contact avec les gens du hameau voisin. […] Ils étaient charmants et nous nous sommes trouvés immédiatement en confiance et protection avec eux. Ils nous ont fournis lait, pommes de terre, oeufs. […] On était sauvés !

 

Edgard Fuchs (Castres – Mazamet)

Si cela peut intéresser quelqu’un, je préfère dire pourquoi j’ai pris le maquis. Pas pour des prunes, pour des pommes. En octobre 1942, j’ai pris le Tortillard de Ferrières à Castres. Je suis descendu à l’Albinque. Je portais un petit sac de pommes à une parente de Castres. Un monsieur à casquette est sorti de la cahute et m’a dit : « C’est interdit, confisquées ». Il y avait deux flics à côté. Je n’ai su qu’obtempérer. J’avais 18 ans, j’étais bien élevé.

Un quart d’heure après, je suis revenu vers la cahute et j’ai vu par la fenêtre le gabelou et les flics manger mes pommes. A la minute même, je suis entré en Résistance. Trois mois après à Toulouse, c’était effectif. Tout le reste a suivi.

Il y a toujours et partout des pommes confisquées et des gens méprisés. C’est pourquoi je ne suis pas un ancien combattant. Je suis un combattant.

 

Jean Cabrol

Mon frère Alain, réfractaire du S.T.O. avait passé l’hiver caché à Lacaune, quant à moi j’étais rentré de Toulouse en Juin, les concours ayant été annulés cette année-là. Et nous décidons tous deux de rejoindre le maquis. Donc, le 11 Juillet au matin, munis d’un solide casse-croûte et de la bénédiction fière et inquiète de nos parents, nous prenons le petit train de Lacaune à Castres et, après deux heures de voyage cahotant, nous descendons en gare de Vabre. Mais là, que faire ? Où s’adresser ? Où aller ? Et tout simplement nous avons demandé au premier venu, était-ce un employé de la gare ? Était-ce un passant ? Je ne le sais plus : « Pardon, Monsieur, pour le maquis, où faut-il s’adresser ? » Et comme si nous lui avions demandé l’heure, aussi simplement, il nous a dit : « Vous montez par là et à tel endroit vous trouverez le bureau du maquis, sinon vous allez voir chez Monsieur de Rouville ». C’est ainsi que nous avons rejoint le maquis de Vabre et entamé ce qui fut pour nous une aventure de jeunesse riche et exaltante.

 

Michel et Alain de Naurois (Lacaune)

J’ai le souvenir d’un moment où j’ai bien ri, le jour même du débarquement en Normandie. Nous étions un petit nombre de Castrais qui avions décidé de venir au Maquis, mais il nous avait été demandé d’attendre le débarquement pour venir à la montagne. Le matin du 6 juin 1944 nous nous sommes donc retrouvés dans Castres et avons fait nos préparatifs pour partir à bicyclette en début d’après-midi. Pour éviter d’être trop remarqués, nous avons décidé de quitter Castres en vélo sans bagages; trois demoiselles dont une de mes soeurs sont parties en avant avec nos vêtements de rechange et nous ont attendu à la sortie de la ville. A la sortie de Castres, nous avons rejoint M. Lavit qui avait fait fonction de professeur de gymnastique au Collège Jean-Jaurès. Il était en vélo, lui aussi, et son porte-bagages s’ornait du matériel de peintre amateur (chevalet, boîte de couleurs…).

– Bonjour M. Lavit, vous allez peindre ?
– Oui, et vous vous allez camper ?
– Peut-être, au revoir et bonne route.

Nous avons poursuivi notre trajet jusqu’à la ferme du Verdier près de Lacrouzette; il y avait là un comité d’accueil qui nous a dit où nous devrons passer notre première nuit de Maquis. Au moment où nous allions partir, nous avons vu arriver M. Lavit qui avait lui aussi rendez-vous au Verdier.

– Et alors, cette peinture est déjà finie ?
– Votre camping ne fait que commencer ?

La conversation se termina par un éclat de rire.

 

Jacques Rulland

Je suis venu en 1936 à Fouga, à Béziers. C’est une usine où on était 3000 ouvriers à ce moment là. C’était important, une des mieux payées de France. Nous avons toujours combattu. Jusqu’en 1942, les actions que l’on faisait étaient des actions de sabotage, de wagons qui allaient en Allemagne où on mettait des potées d’émeri dans les boîtes à huile, on faisait sauter des clarinettes de wagons pour vider les wagons de vin qui s’en allaient en Allemagne, puis nous avons détruit les chenillettes, les autos, les cuisinières roulantes, les boulangeries. Il y avait de l’action, quoi. Les accords de la Russie avec l’Allemagne nous ont amenés à nous faire ramasser. Ils étaient déjà d’accord, même la gauche. La Russie avait fait cet accord, ça a été malheureux pour nous, les communistes. Mais nous, nous avions compris pourquoi elle le faisait. La Russie a fait ça pour gagner du temps, quoi, elle n’a pas fait ça pour nous taper dessus par la suite, du moins je l’ignore, je ne le crois pas, pas moi. Elle savait très bien, la Russie, qu’elle serait attaquée par les Allemands, nous le savions nous-mêmes.

Et voilà, d’où est sortie la Résistance, déjà en 1940, déjà. Et, comme Résistance, il n’y avait que nous à ce moment là. 40/41, il n’y avait que nos sections à nous et nous étions nombreux à ce moment-là. En 1942, on devait faire partir les jeunes apprentis que nous avions, en Allemagne. J’ai eu vent de cette histoire là par un copain qui était au service de la main-d’œuvre, il m’a dit :

– Nous sommes en train de constituer les dossiers des jeunes de 16 à 20 ans pour les envoyer en Allemagne.

Nous avons fait une action. J’en ai profité pour entrer dans le bureau et enlever les dossiers, je les ai tous brûlés. La grève a persisté. Sur le soir, le directeur de l’usine est venu me trouver, il m’a dit de reprendre le travail. J’ai dit :

– Quand le syndicat me dira de reprendre le travail, je le reprendrai, pour le moment, je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous.

J’ai dit :

– Je travaille pas, vous ne payez pas

Il m’a dit :

– J’entends que vous repreniez le travail

et il est parti…

L’usine à débauché tout. Puis on nous a mené au commissariat, interrogatoire et tout un tas de trucs. Le lendemain on nous a mis à la maison d’arrêt, huit jours, je crois. De là ils nous ont évacués parce que les allemands envahissaient la zone libre, et on nous a envoyé au camp de concentration à St-Sulpice La Pointe.

Le camp d’internement de St-Sulpice est à l’extrémité ouest du Tarn, les Maquis de Vabre à l’extrémité est. Le camp est au confluent de trois rivières : le Tarn, le Dadou et l’Agout. Il semble que l’évadé Marcel Guy qui avait une boussole est sorti du camp par l’est et, après avoir tâtonné, a continué vers le levant en suivant à distance les rives du Dadou jusqu’au méridien de Paris, puis redescendu plein sud jusqu’à l’embranchement dit des 3 viaducs à l’entrée des gorges de Vabre, au confluent de l’Agout et du Gijou. Ce trajet peut permettre d’éviter les agglomérations ayant une brigade de gendarmerie.

J’ai essayé une fois de m’évader avec un camarade, malheureusement j’ai pas réussi. Alors ça a roulé comme ça jusqu’au jour où on a pris l’initiative de faire un tunnel et de foutre le camp. Nous avons creusé un trou de 4 mètres de profondeur; ça a duré un mois, un mois et demi peut-être en Juillet 1943. Je suis parti avec un nommé Carbonel qui était de Béziers aussi. Nous avons pris ce que nous avons pu. J’avais gardé deux jours le pain sans le manger, j’avais un bout de lard.

Quand nous sommes partis dans la campagne, j’ai suivi le vent. J’avais quand même des données. L’aviateur Doret, au camp, m’avait donné la marche à suivre pour aller au maquis. Mais il fallait quand même s’orienter. Vers les 6 heures du matin le temps est devenu brumeux, on n’a plus eu d’étoiles, on n’a plus eu rien. Malgré tout, la bande de l’horizon était toujours l’horizon et c’est vers là qu’on devait aller, et mon camarade me faisait aller au contraire… il me disait qu’il était habitué à la campagne, il me disait : je t’assure. Alors on a continué la route jusqu’à la borne, et nous étions qu’à 4 kms du camp et nous marchions depuis 4 heures du matin. Alors nous avons trouvé un tas d’arbustes, nous nous sommes fourrés dedans et on est resté là. On a mangé un bout de pain, la journée a été longue, on avait une soif terrible, à la nuit on est repartis.

Nous sommes arrivés au cours d’eau. J’ai dit :

– Cette rivière, elle vient de la montagne, c’est là qu’on doit aller. Si on la descend, on va vers Toulouse, on va pas là-haut.

Je lui ai dit :

– Il faut la monter.

Et lui était grognon, grognon, grognon. Nous nous sommes arrêtés, fatigués, pour manger un peu. on avait un bout de bougie, un briquet et une carte de calendrier, seulement on n’avait pas situé le Nord. N’importe comment la rivière nous emportait, j’avais une petite boussole qui donnait le Nord, mais moi sur la carte j’avais pas la direction. La rivière montait toujours. Nous sommes montés en s’accrochant aux arbres, ça montait à pic. Au bout, on s’est affalés, on a perdu conscience. Le soleil nous a réveillé. Nous avons fait dix mètres et nous sommes tombés sur la route qu’il fallait prendre. Nous avons suivi cette route, il fallait descendre les vallées, remonter, c’était dur. On a mangé un peu et puis on a continué. On a couché dans la brousse et le lendemain vers midi on a toujours persévéré. Lui avait pas le moral, c’est un type qui avait 50 ans à peu près.

Je lui ai dit :

– Écoute, nous sommes sur la bonne voie et on arrivera.

et nous arrivons à la bifurcation donc, indiquée par l’aviateur Doret. Je lui ai dit :

– Voilà la bifurcation, à partir de là nous rentrons dans Vabre

Alors je lui ai dit :

– On va se raser

et lui a pas pu se raser, il avait une barbe comme ça, il ressemblait à un clochard, il était effrayant. Je lui ai dit :

– Tu veux y aller pour retrouver de Rouville ou j’y vais moi ?

mais je lui ai dit :

– Si tu te rases pas avec la gueule que tu as, tu vas te faire arrêter par les paysans par là

Alors il me dit :

– Non, il vaut mieux que tu y ailles, toi

Alors moi je me rase, je me rase dans l’eau, je me regardais dans l’eau. Je me suis rasé aussi bien que j’ai pu et j’ai pris la route sans rien, comme ça et on arrivera bien. Il y avait 2 kms à faire. Je fais ces 2 kms, j’ai rencontré personne; et j’arrive à Vabre. A Vabre je m’adresse là, un gars me dit :

– Voilà il habite là Monsieur de Rouville

Je vais là-bas, la femme me dit :

– Il est pas là

alors moi je dis :

– C’est embêtant.

Alors elle me regarde dans l’état que j’étais, elle me dit :

– Vous vous êtes évadé ?

et j’ai dit :

– Oui, justement je me suis évadé avec un camarade, mais on m’a donné votre maison et j’ai un camarade qui est planqué à 2 kms de là.

Elle me fait entrer et elle me dit :

– Il est pas là, il sera vers les 3 h

Moi je dis :

– Qu’est ce que je vais faire à 3 heures, nous ne pouvons pas vadrouiller, les gendarmes…

Elle me dit :

– Les gendarmes ça ne risque rien, si on vous prend vous dites que vous venez chez Monsieur de Rouville.

Alors encore ça c’est déjà quelque chose. Elle me dit :

– Vous rejoignez votre camarade, puis on va voir.

J’avais l’estomac au fond des talons et je lui ai demandé à manger, j’avais un peu honte, mais…

– Comment, elle me dit, vous n’avez pas mangé ?
– Eh bien, je lui dis, on a pas mangé depuis avant-hier, le dernier morceau de pain, nous l’avons mangé avant-hier.
– Et depuis vous marchez comme ça ? elle me dit, vous n’avez pas mangé ?
– Eh non, je lui dis, nous n’avons pas mangé.

Alors elle me sort un plat de daube comme ça, qu’elle avait eu de reste du soir. Elle me dit :

– Vous voulez le prendre ça, c’est très bon vous savez, nous l’avons mangé hier soir

Tu penses ! je lui dis :

– Je pense bien que je vais le prendre

Alors elle m’a donné des œufs, elle m’a donné ça, elle m’a donné du pain et me voilà parti avec tout ça et je refais le chemin. Alors dans le chemin, l’autre avait pas eu la patience d’attendre, il s’était avancé. Alors tout d’un coup je l’entends siffler, tout de suite je me fous sur le bord du fossé. Alors il gueulait, il était monté sur un arbre. Alors moi je le cherchais en bas. De là-haut il me gueule :

– Tu portes à manger ?

Je lui dit :

– C’est bien un coin à manger ! Les gendarmes, je t’amène ! descend de là-haut !

On descend, on va au bord de la rivière, et on s’est empiffrés tout ça, on a bouffé comme des cochons. Et alors je lui dit :

– Ils nous prennent qu’à 3 heures,on va rester là planqués jusqu’à 3 heures parce que maintenant les paysans vont sortir au travail et il faut pas se faire voir

On s’est planqué dans le fourré et on a attendu et vers les 2 heures… 3 heures moins le quart par là, nous sommes allés de nouveau là-bas et il était pas encore là. Elle me dit :

– Il est pas encore venu, mais il ne va pas tarder, je vais vous indiquer où vous allez l’attendre

J’avais porté le plat de nouveau et…

– Vous avez tout achevé.

Je lui dis :

– Y en aurait encore un autre, on le mangerait.

Elle nous a donné de nouveau à manger. Elle est sortie, et m’a fait voir :

– Vous voyez ça monte vers St-Pierre et voyez cet endroit là, quand vous serez là, vous vous arrêtez et vous attendez. Il passera par ici et je le préviendrai et il vous prendra là-haut

Évidemment vers les 3 heures un quart – 3 heures et demie, on a entendu une voiture, on s’est méfiés quand même. On regardait, on regardait, on a vu que c’était une voiture particulière et alors je me suis mis au milieu de la route.

– Ah il me dit c’est vous qui êtes venus à la maison ?

Je dis :

– Oui.

Il me dit :

– Allez montez je vous amène.

Alors dans la bagnole il portait de la viande, Il avait pas de maquis encore, y en avait pas, mais il avait des juifs qu’il ravitaillait et on a bouffé la viande crue. Il m’a dit :

– Mais ma mère vous a donné à manger ?
– Oui, mais on a le ventre de l’autre côté du dos, vous ne vous rendez pas compte de l’endroit de camp de concentration et puis depuis 2 jours on a rien bouffé, on a une faim de loup !
– Mais il me dit, attendez là-haut on la fera cuire la viande !

Enfin on est arrivé là-haut et il nous a pas amenés au maquis… à cet endroit, il nous a amenés au restaurant, à un restaurant. Alors il est arrivé au restaurant et il a dit :

– Voilà vous avez deux gars là, vous leur donnez tout ce qu’ils veulent à manger et ils ont faim, hein !

Il lui a dit :

– Tout ce qu’ils veulent et vous me passerez la note à moi; et une chambre, vous les faites coucher et vous les gardez. Ils ne sortiront pas trop, vous avez compris ?

il lui dit. Elle était dans la combine :

– Oui, oui, alors ça va.

Alors ça se disait de bouche à oreille. Les types qui mangeaient à côté nous refilaient d’autres plats, nous faisaient porter un plat. On mangeait comme des cochons. Seulement au bout de huit jours ou dix jours qu’elle nous a gardés, ça a été la Foire de St-Pierre. Alors à la Foire, la femme elle a pas voulu nous garder, elle a eu peur. Elle a dit :

– Vous comprenez, il vient des étrangers, c’est dangereux, j’ai pas vu votre Monsieur-là, je sais pas comment le toucher, il faudrait que vous vous en alliez.

J’ai dit :

– Puisque vous ne pouvez pas nous garder, nous partons

Elle nous a donné à manger et nous sommes partis, mais pas loin. Nous sommes allés à 200 mètres à peu près; y avait un jardin, y avait des meules de paille, des grosses meules de paille.

– On va rester là, j’ai dit, on peut pas s’éloigner parce que l’autre il viendra nous chercher, on peut pas s’éloigner.

Alors on est restés là. Pendant deux jours on a mangé… on a ramassé des patates, on les a faites cuire dans une boîte de petits pois, on a mangé comme ça, comme on a pu, des fruits, des pommes. Y avait des pommes déjà… on mangeait ce qu’on pouvait. Alors le matin on a creusé cette meule de paille; et on couchait là-dedans. On se levait de bonne heure, on filait dans le bois et là, on ramassait les patates en partant. On a rien pris dans ces jardins là.

– Eh, là j’ai dit il faut rien toucher, on touchera dans les vignes !

On passait la main par dessous, on arrachait les patates, ça ne se voyait pas; et on les mangeait comme ça. On est restés deux jours comme ça. Et un matin quand nous nous sommes levés, – j’étais en train de me lacer les souliers, – il est arrivé une bonne femme, elle nous est tombée dessus et le copain était encore dans la paille. Elle me dit rien, elle passe, elle me dit bonjour. J’ai dit :

– Bonjour Madame

et elle va au jardin, elle va cueillir des légumes. Et c’était la femme du Maire d’un patelin à côté, qui était en combine avec de Rouville. Alors je reviens, moi, je lui dis :

– On peut pas rester comme ça, cette femme elle va bavarder, on peut pas rester là, c’est embêtant. Reste dedans toi, j’y vais au jardin

Alors je lui explique, je lui ai dit :

– Excusez-moi, mais nous ne faisons pas de mal. Nous venons ici, nous sommes…

Elle m’a dit :

– Vous vous planquez ? elle me dit.
– Ben, je dis, si on veut.

Elle m’a dit :

– Ah là là ces salauds d’allemands, elle me dit. Non, vous pouvez rester là, ne craignez rien, vous pouvez rester là.

Elle m’a donné deux œufs, elle croyait que j’étais seul, elle m’a donné des oeufs parce qu’elle avait la volaille là dans son jardin, alors elle m’a donné deux œufs pour déjeuner, mais nous on a pas eu confiance. On est restés quand même et puis le lendemain je dis :

– Quand même si on allait acheter un bout de pain; je vais descendre au village, – on avait quelques sous.

Et je descend au village; et j’ai eu de la veine de descendre au village : la bonne femme du restaurant était devant la porte. Elle me voit.

– Oh, elle me dit, oh venez ici, j’ai quelque chose pour vous !
– Ah bon, je dis Monsieur de Rouville est venu ?
– Non, il est tranquille lui, il sait que vous mangez.
– Et je dis, oui pour le moment nous ne mangeons pas et je vais acheter du pain.

Elle me dit :

– Rentrez, je vous en donnerai du pain

et alors elle m’explique qu’un vieux garçon était venu, venait chaque année là, il avait laissé sa propriété, il venait que récolter et elle me dit :

– Il cherche du monde pour travailler, vous voudriez pas lui donner la main ? Vous mangerez ici, il mange ici lui, le soir vous coucherez ici aussi et vous irez travailler la journée.

Alors je lui ai dit :

– Mais bonne maison, c’est formidable, c’est un truc… c’est pas loin ?
– Non elle me dit, c’est Artuzous, là, il vient dîner ici et tout

Le type c’est un vieux garçon, grandard, il prenait une bonbonne de 5 litres pour l’après-midi, de vin ! C’était rigolo. Alors je vais chercher mon copain, tu parles. J’amène du pain, je vais chercher mon copain, « Eh on a trouvé la gâche », je lui ai dit :

– Bonne maison on a du boulot pour une quinzaine de jours

On est descendu tous les deux, alors on a attendu au restaurant et il est arrivé le type. Alors la femme, elle lui dit :

– Voilà, vous avez deux gars là qui vous donneront la main.

Alors il est venu nous a touché la main.

– Bon il dit, on va toujours manger, boire l’apéritif.

J’ai dit :

– Allez !

Ça a gazé. Et puis on est partis à 1 heure, 1 heure et demie on est allé aux champs. Jamais c’était l’heure de commencer à travailler, avec sa gourde il était toujours en train de piter, – et nous on buvait que de l’eau; et on a rentré sa récolte avec lui. Ça a commencé; et puis alors ça c’est enchaîné d’un paysan à l’autre. Un autre paysan nous a vus descendre sur la route et alors ils ont parlé entre eux, il le lui a dit. Il a dit :

– C’est des types qui se planquent, il faut les faire bouffer. Avec moi une quinzaine de jours de boulot ça va, il m’a dit, puis on ira faire la bringue quand ça sera fini

C’était un vieux garçon, un malabar, un costaud et les autres paysans ont fait la même chose, ça s’est enchaîné et puis de Rouville est monté là-haut. Il s’est inquiété de nous, mais il savait qu’on mangeait, qu’on était à l’abri, il n’avait pas à s’inquiéter. Il croyait lui, mais comme la bonne femme nous avait vidés, et finalement,il est venu nous dénicher. Et il me dit :

– Oh mais c’est pas le moment !

et je lui ai dit :

– C’est que nous n’avions rien à manger, elle nous a foutus dehors la bonne femme.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? il m’a dit,
– Oui elle a eu peur des étrangers, elle m’a dit, mais après une fois qu’ils sont partis les étrangers, vous avez un mois tranquille.
– Enfin, il me dit, allez viens, maintenant on va s’organiser

Et voilà comment ça a commencé.

 

Marcel Guy (Béziers – récit recueilli par Mr J.P. Dispot)

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