L’attaque de La Roque, Virgule & Lacado (8 août 1944)

Dans la nuit du 7 au 8 août 1944, les maquis de La Roque et Lacado, et le terrain de parachutage Virgule sont attaqués par une colonne blindée allemande. Cette attaque fait suite à l’embuscade de Cambous (5 août), qui a sans doute éveillé l’inquiétude des allemands, et à l’arrivée d’un commando américain (6 août) qui a donné aux maquisards une dangereuse impression d’invincibilité. A cela s’ajoute la fatigue…

Journal de marche du Maquis de Lacado

Les hommes qui accueillaient avec enthousiasme les premiers parachutages sont tellement épuisés par ces nuits sans sommeils, qu’on accueille maintenant la fameuse phrase « le chargeur n’a que vingt balles » avec protestations. Malgré nos efforts d’ailleurs, cette phrase est toujours la même, alors qu’il s’est avéré que tout le pays la connaît. Et ce qui devait arriver arriva :

Le 8 août à 4 heures du matin, les boches passent sur la route du terrain de parachutage, puis, quelques heures après, attaquent le terrain. Un détachement blindé s’engage vers 5 heures du matin sur la route de Camalières-Lacaze, mais rebrousse chemin après avoir été simplement reçu héroïquement à coups de fusils par Roger B., qui faisait une patrouille sur la route avec un de ses hommes. Mais à 8 heures du matin, c’est l’attaque de grand style, avec une colonne blindée importante.

1999 – Virgule : pierre levée avant son inauguration.
Le drapeau, fait en toile de parachute, date de 1944.

[…] Depuis quelques jours nous recevions parachutage sur parachutage. Le 7 Août notre message « passa » à nouveau. Ce soir-là seule une partie des gens de la Roque se rendit au terrain, ainsi que les mitrailleurs de Lacado. Nos camarades entendirent dans le lointain le roulement des convois suspects, mais le parachutage eut lieu quand même. Le ramassage était commencé quand tout à coup retentirent sur la route des coups de canon automatique : les Allemands venait de « foncer » sur le poste tenu par les gens de Lacado qui, surpris, vidèrent les lieux en abandonnant l’une de leurs mitrailleuses. Le Commandant venait juste de partir, ainsi que Pol Roux et ils échappèrent à la mort par miracle.

 

Alors qu’en bas régnait un vif affolement, et que les « Feldgrauer » arrêtaient les imprudents civils qui s’étaient aventurés dans ces lieux malsains, nos chefs regroupèrent à la hâte les hommes sur le terrain. Le jour commençait à poindre et les Allemands dont certains éléments blindés patrouillaient à travers toute la région avaient l’air de se préparer à encercler le terrain côte 749.

 

La mort dans l’âme, nos camarades durent abandonner la plus grande partie du matériel qu’ils venaient de recevoir et, par la crête qui domine la route, se replièrent vers La Roque dont il fallait assurer la défense. Pendant ce temps-là, les Allemands « cuisinaient » les prisonniers, et, la terreur aidant, durent récolter les renseignements qui allaient leur permettre d’attaquer notre maquis. Une patrouille blindée s’aventura alors jusqu’à quelques centaines de mètres sur la route de Camalières à Lacaze, après avoir grièvement blessé d’une rafale Roger B. qui était descendu jusqu’au carrefour de la route de Vabre, ainsi que le faisait chaque matin le chef du poste de garde. […]

 

Jean-Emile Hirsch (en 1946)

Le 7 août 1944, c’était notre tour de monter réceptionner un parachutage annoncé sur le terrain habituel près d’Espérausses. Nous considérions le spectacle comme un privilège qui nous était offert. La nuit était claire, le ciel étoilé. Dès le vrombissement perçu des avions, les feux de signalisation sont allumés. Après un tour de reconnaissance, les avions reviennent et lâchent les parachutes au bout desquels se balancent les containers, qui arrivent au sol dans un sifflement.

 

André Combes

Le soir de l’attaque, étant de service avec la Buick au gazogène, j’allais chercher 4 jambons au dépôt de La Valette et 20 boules de pain à la boulangerie Valette et remontait tranquillement vers Sausonnières sans me douter que les allemands me suivaient. Je distribuais les casse-croûtes à ceux qui étaient présents lorsqu’un coup de feu retentit : c’était Yves qui etait de garde au pont de Labessière qui tira sur un allemand et la riposte ne se fit pas attendre. Yves fut blessé et la balle suivit un trajet extraordinaire, passant entre le coeur et l’aorte sans rien toucher de grave et M. Carayon, de la Roucaillade, qui était venu pour aider au transport du parachutage, le transporta à Campguilhem chez les Madern et là Yves reçut les premiers soins et 45 ans après était présent à l’anniversaire.

 

La maison Madern au hameau de Campguilhem

[…] Il était 4 heures moins 20, j’étais avec Calvet et le Lieutenant Gilbert Bloch. Bloch m’a dit : « Rappelle-toi, Jacques, tu as deux enfants, nous ne sommes pas un maquis d’attaque, on risque d’être attaqué, tu ripes ». […] Il faudrait peut-être signaler l’épisode de la prise des gens qui étaient venus au parachutage et qui redescendaient par la route vers le village. Les allemands les ont arrêtés et alignés devant le portail de la maison Corbière à Carayon. Un autrichien les gardait. Quand le gros du convoi a été passé, le gardien a crié : « Raus, foutez ».

 

Jean Viralen, Jules Fargues, Charles Perrier, Nanet et Paul Calvet et d’autres se sont engouffrés dans la maison et ont sauté par la fenêtre sur un tas de déchets et de fumier 4 mètres plus bas, et par des chemins détournés sont arrivés sains et saufs, malgré la peur qu’ils ont eu et l’appréhension d’être fusillés.

 

Jacques Valette

Cette nuit de l’attaque, nous n’y avons pas été, avec les vaches(1). On nous l’a demandé, mais on avait à gerboyer. Alors les maquisards ont dit : « On va aller voir à Saussonnières ». Mais les allemands sont arrivés. C’était à la pointe du jour. Il y avait beaucoup de poussière sur le chemin. J’ai coupé une grosse branche de buis, je l’ai mise sur mon dos pour qu’elle traîne, pour effacer les traces de pas des maquisards qui étaient descendus. J’étais leur confident à la Malquière. Les allemands, je les ai vus quand ils cassaient la croûte. C’était dans l’après-midi. Si seulement j’avais eu une mitrailleuse !

 

Henri Bruniquel (Le Colombiès)

(1) – Vaches et charrettes servent à apporter le matériel parachuté jusqu’aux camions, cantonnés sur la route.

Dessin d’après photo, A. Thuret, 2002

Le Lieutenant Gilbert Bloch nous a dit : « Vous les jeunes, ne restez pas là, sinon ils vous embarquent ». On a été se cacher dans les bois et on est resté camouflés. Les autres fois, nous y allions avec les charrettes, on chargeait les camions, il y avait des armes, et tout. Je me rappelle le grand américain.

 

Fernand Bruniquel, fils d’Henri (Le Colombiès)

[…] D’ici on voit la route de Lacaze à Camalières. On a entendu du bruit, on a dit : « C’est pas les glaneuses, ce sont les maquis qui sont attaqués ». Deux maquisards sont arrivés devant la maison, ils ont dit : « Non, il faut pas rester, on les ferait fusiller ». Et puis il est arrivé une dame qui était agente de liaison. Elle avait sa robe toute sale parce qu’elle avait rampé, c’était une robe rayée verte et blanche. On l’a fait entrer. Elle a dit tout de suite : « Il faut faire quelque chose pour avoir une contenance ». Nous lui avons donné un tablier, nous nous sommes mis à table pour trier des haricots. Elle a dit : « Il faut que je cache mes bijoux, mes papiers qui sont à mon nom de jeune fille ». Nous les avons caché dans un grand pot où nous mettons le sel, et puis nous avons caché les papiers et les cartes d’alimentation des hommes sous les pommes de terre.

 

Elle a encore dit : « La radio, ne la laissez pas sur les anglais ». On a tourné le bouton. Les allemands sont entrés. Ils ont mis la mitraillette sur la grand-mère : « Y’a pas de maquis ici ? » Nous avons dit : « Non, regardez ». Ils ont regardé le poste. La dame a continué de trier les haricots. Ils n’ont pas fouillé plus loin, et ils sont repartis…

 

Madame Lydie Bonnet-David (La Sautié)

[…] Revenons à La Roque, où nous ne nous rendions pas du tout compte de ce qui se passait. Dans la nuit, quelqu’un est venu dire à Jean que des colonnes allemandes circulaient dans la région. Le poste a été renforcé de mitrailleuses.

 

Dessin d’après photo, A. Thuret, 2002

Brusquement nous sommes réveillés par le poste qui tirent les trois coups de feu qui annoncent l’alerte. A la hâte, nous nous habillons, et nous montons, arme au poing, sur la route, on vient d’entendre une rafale vers Camalières et Roger B n’est pas rentré de patrouille. Idelfino, Gabriel, Jean Mendez et moi partons en reconnaissance vers le carrefour de Camalières. On entend dans le lointain un bruit de voitures. Jean Mendez et moi nous arrêtons au carrefour pendant qu’Idelfino et Gabriel vont aux renseignements à Camalières. Ils y apprennent que des véhicules allemands ont traversé le village et semblaient se diriger vers La Roque : effectivement sur la petite route, nous voyons des traces de pneus suspectes. Nous rentrons rendre compte. Le jour est maintenant complètement venu, et nous ne savons toujours rien de précis… Les camions ne sont pas rentrés. Voici les gendarmes de Lacaze : ils ne savent rien non plus.

 

Je pars en patrouille vers le bois de Sahuzet avec Léon le Flamsche et Christian signaler que tout semble calme ici, mais que je viens d’entendre une rafale de mitrailleuse dans le lointain, et je descends sur Camalières. Le tonnelier me demande si j’ai vu les Allemands, et me signale qu’on vient de retrouver un blessé de chez nous au carrefour de Camalières où je m’étais arrêté plus d’un quart d’heure avec Jean Mendez.

 

Nous nous précipitons et trouvons Roger B bien dissimulé en contrebas de la route. Il a une balle dans la poitrine et une autre dans la cuisse : il saigne beaucoup et respire péniblement. Il nous a entendu tout à l’heure mais n’a pas osé nous appeler parce qu’il croyait avoir affaire aux allemands.

[…]

Jérôme tire quelques coups de fusil pour alerter La Roque et nous nous laissons rouler de buisson en buisson vers un ravin boisé où vient de parvenir une partie du détachement de retour du terrain… Castor nous rejoint avec le Flamsche. Etienne, Fernand de Calouze, Manuel sont là avec une douzaine d’autres gars. A la Roque, la fusillade crépite, et à la hâte, on décide des dispositions à prendre. Impossible de contre-attaquer vers la Roque où le terrain est trop découvert. Il faut au contraire se hâter de quitter la zone dangereuse avant que les allemands procèdent à son encerclement, comme ils en ont l’habitude. On décide de se replier vers Colombiès : notre petite colonne s’ébranle sous ma conduite… pour aboutir finalement dans des champs bien en vue où nous n’avons d’autre ressource que de nous dissimuler dans des haies et attendre…

 

A La Roque, la bataille a fait rage, puis plus rien. Tout à coup, un crépitement violent nous a fait croire à une contre-offensive de nos gens et nous nous disposions à aller leur prêter main forte quand nous nous sommes aperçus que ce n’était qu’un camion de munition qui sautait. […]

 

Le maquis de La Roque après l’attaque allemande

La Roque et la Farasse ont brûlé : avec tout notre équipement personnel, vêtements, matelas, couvertures, sacs, que nous aurions eu amplement le temps de mettre à l’abri, comme l’ont fait nos camarades de Lacado regroupés maintenant au grand complet au Puget, et qui ont su « faire le vide » avant l’attaque de leur local. Nous n’avons pas su résister efficacement à l’ennemi alors que nous aurions pu peut-être nous défendre sur le terrain de parachutage et sauver un matériel précieux. Serons-nous toujours condamnés à « encaisser » sans pouvoir rendre ?

 

Enfin, nous avons eu des pertes : Roger B et Yves sont grièvement blessés. Des « isolés » rejoignent, l’un après l’autre, et, cet après-midi nous en retrouverons certainement encore au bois de Sahuzet où des messagers, qui parcourent en ce moment tout le pays, ont donné rendez-vous aux retardataires. Mais nous sommes très inquiets sur le sort de Patrick [Gilbert Bloch] dont on est sans nouvelles depuis l’attaque et qui aurait du être parmi les premiers à rejoindre Papoulet qu’il a désigné lui-même comme centre de ralliement. La veille, il semblait très nerveux. Avait-il des pressentiments ? On s’interroge les uns les autres à voix basse pour essayer de retrouver une piste… En fin de matinée, Janine, femme de Jean-Louis, vient nous apprendre qu’on a retrouvé à la Sautié, le corps d’Idelfino : pauvre « Fino » qui était toujours si gai, si confiant !

 

Le camion de munition détruit

Dans l’après-midi, une colonne de recherche part vers la Roque avec mission de récupérer le matériel encore utilisable, et d’essayer de voir ce que sont devenus les disparus. En arrivant à la Sautié, nous rencontrons une ambulance, puis apercevons Jean-Louis et quelques civils qui s’agitent autour de brancards. Ils viennent de retrouver les cadavres de Roger Gotschaux, de Gabriel, d’Henri Bernard un tout jeune homme qui était arrivé la veille, et l’un de frères Horwitz dont les parents étaient réfugiés à Lacaune. Les allemands se sont acharnés sur eux. Ils ont lutté jusqu’au bout, ainsi que le révèle leurs attitudes et l’examen de leurs armes. Un peu plus tard, Jérôme découvre à quelques centaines de mètres de La Roque le corps de Patrick. Tous, au lieu de remonter vers le bois de Sahuzet, sont descendus vers la vallée et on été poursuivis par les allemands, jusqu’au moment où ils ont été « coincés », probablement par une automitrailleuse qui était à la Sautié, à part Patrick qui avait du évacuer trop tard la Roque. […]

 

Jean-Emile Hirsch (en 1946)

Stèle de La Roque

Passant,
Accorde une pensée aux sept combattants
du C.F.L. 10 – Maquis de Vabre tombés ici
le 8 août 1944 pour que tu vives libre.

Lieutenant Gilbert BLOCH dit Patrick, 24 ans
Roger GODCHAUX, 21 ans
Idelfino CAVALIERO, 24 ans
Rodolphe HORWITZ, 18 ans
Gabriel SICARD, 23 ans
Henri BERNARD, 21 ans
Victor CELESTIN, 24 ans

Carnet de bord de la 1ère section de la 1ère Compagnie C.F.L. 10
Mardi 8 août 1944

4h – État d’alerte motivé par les mouvements d’une colonne allemande dans le secteur, camouflage du matériel, prise des positions de combat.

10h – Retour au cantonnement

17h – Prise des positions de combat : après avoir attaqué la 2ème Compagnie (La Roque puis Lacado) dans la matinée, une partie de la colonne allemande se dirige sur Vabre.

18h – La 3ème du D.M.R. se replie à Campsoleil. La section se reforme sur la cote 661

22h – Rentrée au cantonnement où l’on retrouve le Commandant Hugues, échappé de Vabre. Prise des gardes.

Mercredi 9 août 1944

Repos de la section après plusieurs nuits de garde et de fatigue.

Recherche du matériel camouflé dans les bois environnants.

Dans la soirée, l’abbé Gèze et le pasteur Cadier ont dirigé un entretien sur le sujet suivant :
« Christianisme et résistance », un chrétien peut-il être résistant, il le doit.

Voir aussi le Rapport général de l’attaque du 8 août 1944.

Publicités