L’embuscade de Cambous (5 août 1944)

Le 5 août 1944, une embuscade est tendue aux allemands à Cambous.

Aujourd’hui, 5 août, 14 heures, nous sommes allongés à l’ombre des grands arbres, à quelques mètres d’une grange où la section du Lieutenant Michel a passé la nuit. […] Nous nous détendons en attendant un convoi allemand composé d’unités blindées (chars ou automitrailleuses) et de 3 ou 4 autobus transportant des troupes que nous devons intercepter. Parti de Castres dans l’après-midi, le convoi doit traverser Brassac et atteindre le col de la Bassine vers 16 heures.

 

Dessin d’après photo, A. Thuret, 2002

Ce matin de bonne heure, après une reconnaissance des lieux, nous avons installé nos mitrailleuses derrière un mur construit par les habitants de la région pour éviter sans doute, les éboulis qui pourraient être causés par les eaux de ruissellement. Ce mur, constitué par des pierres en calcaire, est parallèle à la ligne de crête de la montagne, et situé à une distance de 10 mètres en contrebas. Envahi par les fougères et de hautes herbes qui l’enveloppent et l’occultent, il doit assurer une bonne protection aux équipes responsables des mitrailleuses séparées – chacune d’elles – par un intervalle de 40 mètres. A notre droite, c’est à dire en direction du col de la Bassine, se trouve un bois planté de chênes et de hêtres à une distance de 60 mètres de la mitrailleuse la plus proche. Les équipes de sabotage, et celles des fusils mitrailleurs qui doivent assurer leur couverture, ont pris position 400 mètres plus bas (direction Brassac), dans la forêt à 5 mètres de la route où elles pourront attendre – avec un angle de visibilité très ouvert – le convoi en provenance de Castres qui devait passer en cet endroit dans quelques heures, en direction du col de la Bassine.

 

Dessin d’après photo, A. Thuret, 2002

Nous attendons donc, avec une angoisse mêlée d’impatience, et regardons devant nous la route qui, accrochée aux flancs de la montagne, déroule ses méandres et s’enfonce plus haut sur la gauche dans les hautes futaies. Le Lieutenant Michel, regardant sa montre, nous dit : « Encore deux heures, dans une 1/2 heure, nous rejoindrons nos postes respectifs ». Comme il prononçait ces paroles, des coups de feux éclatent, suivis de détonations rythmées, caractéristiques des canons anti-aériens de 27 mm d’une unité blindée. Elles semblent provenir de notre bois situé à côté de de l’emplacement de nos mitrailleuses. Puis nous entendons, plus loin, sur notre droite, des explosions de grenades Gamon, des coups de feu qui claquent en provenance de la zone occupée par les saboteurs. Le Lieutenant Michel s’élance devant nous en direction de nos postes de combat en s’écriant : « Les saboteurs ont eu l’honneur d’ouvrir le feu; à nous maintenant, de montrer notre courage ! ». Nous montons en courant la grande prairie en direction de la route en nous dissimulant derrière les haies pour rejoindre nos postes de mitrailleuses. Mais avant de franchir la route, il faut s’assurer des positions des unités blindées, des 3 ou 4 autobus qui transportent les troupes allemandes.

 

L’itinéraire suivi par les troupes allemandes n’est pas celui qui nous avait été indiqué, et le convoi est en avance sur l’horaire prévu. En effet, les premiers blindés semblent venir du col de la Bassine et se diriger vers Brassac. On peut donc supposer que l’ennemi était au courant de l’embuscade et connaissait l’endroit où elle aurait lieu. Il faut donc être prudent, étant donné que nous n’avons plus l’avantage de l’effet de surprise […]

 

Nous rencontrons sur notre chemin, à l’abri des grands arbres, un groupe d’hommes, femmes et enfants du pays qui avaient été surpris dans leur moisson. Ils nous saisissent les bras, s’accrochent à nos vêtements en nous suppliant : « N’y allez pas ! Les boches vont vous tuer; ils sont trop nombreux et bien armés; nous avons compté au moins 3 ou 4 blindés, 4 cars remplis d’allemands qui sont trop bien armés. Vous pourriez être nos enfants ! »

 

Au même instant, nous apercevons une unité blindée qui fait marche arrière, s’arrête et tire avec un canon de 27 mm des rafales sur le bois à proximité duquel se trouvent les mitrailleuses. La canonnade durera quelques minutes. Puis, ce sont des rafales de fusils mitrailleurs que nous entendons se mêlant aux explosions des grenades Gamon. « Les saboteurs sont aux premières loges et ne s’en privent pas ». Le Lieutenant s’écarte alors de nous pour aller, sans doute, rejoindre les officiers. Nous reprenons notre marche vers la route; pour accéder à celle-ci, nous devons franchir un talus presque abrupt de 5 à 6 mètres de hauteur; même si un char venait jusqu’au bord extrême, nous serions dans l’angle mort du canon et donc hors d’atteinte. Nous pourrions, par contre, lui lancer des grenades et l’empêcher d’ouvrir ses tourelles. Je me rends compte que nous pouvons – en longeant la route et en restant plaqués contre le talus – gagner un grand bois planté de nombreuses et hautes futaies qui nous permettrait de revenir à notre campement si la route devenait infranchissable. Je me hisse au sommet du talus et constate que la voie est libre. Je ne vois ni voiture blindée, ni autobus, ni char stationné sur la route que nous franchissons d’un saut et courons vers nos mitrailleuses et les servants qui nous avaient bien remplacés durant notre absence et tiré sur les autobus de transport des troupes allemandes.

 

Dessin d’après photo, A. Thuret, 2002

Nous retrouvons à l’orée du bois un de nos camarades légèrement blessé à la cuisse par une balle de fusil mitrailleur qui a ricoché sur le manche métallique de son couteau qu’il avait dans sa poche. Il n’avait pas tenu compte de nos recommandations, et je cours à notre campement chercher des pansements pour soigner sa blessure. L’embuscade semble terminée; une unité blindée a été gravement endommagée et beaucoup de soldats allemands qui se trouvaient dans les autobus bondés ont été blessés ou tués. Nous avons été surpris de voir le convoi allemand aussi bien équipé fuir aussi rapidement. Nous devons rester vigilants, car le convoi est peut-être en train de se réorganiser et peut apparaître d’un moment à l’autre.

 

Je reviens avec les pansements et la boîte de pharmacie pour les soins d’urgence, et nous soignons de notre mieux le blessé. La blessure n’est pas grave et notre camarade, appuyé sur une béquille de fortune et aidé par un volontaire descend les 1000 mètres qui le séparent de notre campement. La journée a été chaude, l’après-midi est lourde, et l’orage s’annonce déjà menaçant.

 

Si nous faisons le bilan de la journée, nous noterons que les saboteurs ont été au-dessus de tout éloge, ainsi que les fusils mitrailleurs, car ils ont causé des dommages graves à l’ennemi. Les mitrailleuses ont rempli discrètement leur mission, et cela a peut-être permis le succès de l’opération. En effet, les allemands mis au courant de cette embuscade par un dénonciateur ont pris l’itinéraire opposé à celui qui nous avait été signalé, provoquant ainsi un effet de surprise, surprenant à notre droite dans un chemin de la forêt trois officiers qu’ils ont malheureusement blessés.

 

Supposant que le gros de nos troupes se trouvaient caché dans cette zone, ils ont haché le bois qui se trouvaient à la droite des mitrailleurs, et ont continué leur route pensant que l’embuscade avait été réduite, lorsqu’ils se sont trouvés – 400 mètres plus bas – en face des équipes de sabotage et fusils-mitrailleurs qui les ont attaqués avec une puissance de feu qu’ils ne soupçonnaient pas et qui les a obligé à décrocher et à fuir.

 

Nous allons, mon frère et moi, sur le lieu où les officiers ont été blessés; 2 seraient légèrement blessés , un autre serait gravement atteint. Après avoir parcouru 200 mètres sur la route en direction du col de la Bassine, nous apercevons une voiture arrêtée sur le bord de la route. Nous la reconnaissons aussitôt; c’est celle du Maquis dont le chauffeur est un anglais, courageux et sympathique (Il connaît toutes les routes de la région, tous les chemins vicinaux, même les sentiers. Il a l’art de « semer » les voitures qui le poursuivent en prenant les itinéraires les plus imprévus et les plus difficiles).

 

La stèle de Cambous

Nous faisons quelques pas; un chemin étroit apparaît à notre droite et s’enfonce dans la forêt. Tout à l’heure, les allemands se sont arrêtés devant ce chemin; c’est là qu’ils ont surpris nos trois officiers venus en mission de reconnaissance et ont tiré sur eux. Bilan : deux officiers légèrement blessés et un troisième gravement atteint, Robert Chevallier, qui a reçu une rafale de fusil mitrailleur dans le ventre. Il est là, gisant dans un lit de fougères, d’herbes et de feuillage hâtivement aménagé sur un promontoire naturel entre le chemin de montagne et la route de Lacaune. Nous nous approchons du Lieutenant Chevallier. Il est immobile, les yeux à demi fermés. Nous sommes impressionnés par son imposante stature, sa haute taille et ses larges épaules. Le rictus qui contracte son visage nous montre qu’il souffre en silence; nous avons le cœur serré, nous désirerions tant alléger sa souffrance, mais hélas, nous en sommes impuissants. […]

 

De gros nuages noirs, chargés d’orage, avancent vers nous; la crainte de voir les allemands réapparaître n’est pas dissipée. Il faut transporter le Lieutenant Chevallier le plus tôt possible sur la plate-forme de la camionnette qui attend sur le bord de la route. Je saisis une hache d’incendie qui se trouve à portée de main; j’arrache, plutôt que je ne coupe, deux arbrisseaux de 2,50 mètres de long et 5 cm de diamètre que nous utiliserons comme brancards. Puis nous enlevons nos chemises – mon frère et moi – enfilons les brancards dans les manches de celles-ci disposées de façon à former une civière sur laquelle nous plaçons le corps meurtri du blessé que nous transportons ensuite sur la plate-forme de la camionnette. L’anglais avait préparé et aménagé celle-ci avec une épaisse couche de paille et des matelas pour recevoir le blessé. Après avoir placé celui-ci sur la plate-forme, avec tous les aménagements possibles, la voiture démarre sans plus attendre, au même moment où l’orage éclate, et se dirige vers la clinique la plus sûre et la mieux spécialisée sous une pluie battante. Le lendemain nous apprenions avec la plus grande tristesse que le Lieutenant Chevallier avait exhalé son dernier souffle de vie.

 

Il trouvera auprès du Seigneur la place qu’il mérite : Celle des Braves.

 

François Dariès

Mon premier souvenir de combat fut celui au cours duquel le Lieutenant Chevalier fut mortellement blessé. Après l’engagement, relativement bref, c’est moi qui me suis porté près de lui pour tenter de lui mettre un pansement avant son évacuation. Pas de traces de sang, pas de blessures apparentes. [… Il a été] blessé par une balle sciée, type dum-dum qu’ils utilisèrent beaucoup ce jour-là. […] Pour Chevallier, la balle n’est pas sortie. J’ai eu du mal à découvrir la blessure, presque refermée, au niveau de la ceinture. Mais quels dégats avait-elle fait à l’intérieur, dans la région du coeur et au-dessus, vers l’épaule gauche. Il n’a pas repris connaissance. C’est Churchill qui l’a conduit à l’hôpital où le personnel a confirmé un premier et malheureux diagnostic.

 

Guy Gaultier

Hôpital de Lacaune

Dernières paroles du Lieutenant Chevallier : « Je n’ai plus qu’un souffle de vie, mais laissez-moi lutter. »

Note de la gendarmerie de Lacaune :

Message pour le Cte Campagne
Le Chef de Brigade de Gendarmerie de Lacaune fait demander la tenue militaire du Lt Chevalier et un piquet d’honneur de 8 hommes en tenue pour 8 heures demain matin.
le 6.8.44 23 heures

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