Résistant(e) à domicile

Je faisais partie de ces quelques-uns qui étions dans la clandestinité la nuit et employé le jour à l’usine. Il fallait être disponible la nuit à n’importe quelle heure pour le maquis et à l’heure à l’usine pour ne pas trop se faire remarquer. Un jour, entre midi et deux heures, le brigadier de gendarmerie Landes vient à la maison et me dit : « Tu dois prendre le gazogène de l’usine et aller amener chez Elisée Suc une fille de 19 ans en résidence surveillée pour quelques jours. Elle avait adhéré à la Milice et est la fille d’un milicien qui fait beaucoup parler de lui à Castres par des dénonciations de maquisards ». Il faut que je dise que dans la ferme d’Elisée Suc, près de Ferrières, se cachaient déjà trois maquisards. Dans cette même maison allait cohabiter cette milicienne dont on ne connaissait pas la réaction qu’elle allait avoir vis à vis des autres occupants. J’ai su par la suite qu’elle s’était très bien comportée et était restée là jusqu’à la Libération. Mais je veux rendre hommage à cette famille de paysans et en particulier à Elisée Suc, résistant de la première heure et qui a répondu présent dans les moments les plus difficiles. S’occuper des travaux de la ferme et avoir en surveillance cette milicienne, il fallait le faire !

 

Lucien Maraval (Vabre)

[…] Le séminaire de Pratlong est situé dans les Monts de Lacaune, à 6 km de Vabre, une région particulièrement favorable à la clandestinité. Aussi, avant même l’invasion de la zone libre, un officier évadé, des séminaristes revenus d’Allemagne, une vingtaine au total, avaient trouvé asile dans la maison, et en 1943 des réfractaires au S.T.O.

 

En février 1944 après le combat de Martinou, près de Lacaune, où plusieurs jeunes trouvèrent la mort, une quinzaine de rescapés vinrent se réfugier à Pratlong où ils furent nourris, réconfortés et logés dans une grange. […]

 

Abbé Gilbert Cugnasse (Supérieur au Petit Séminaire de Pratlong)

Au début du printemps 1944, un après-midi, nous vîmes venir un Monsieur que je ne connaissais pas et peut-être maman non plus. Il s’adressa à elle en ces termes : « Il paraît que vous avez une maison inoccupée ». Il demande à voir la maison. L’ayant vue il dit à maman : « Nous allons envoyer une vingtaine d’hommes et constituer un maquis ici ». Maman invoqua sa situation de famille : mon père était mort, elle était seule avec ma grand-mère, ma petite sœur et moi. Il y avait le risque couru de représailles et tortures si le maquis était découvert. Le Monsieur répondit : « Madame, il faut bien que quelqu’un se dévoue ». Un été à soucis et à nouveaux problèmes s’annonçait pour nous quatre.

 

Quelques jours plus tard arrivèrent des véhicules, 4 ou 5 au moins qui marchaient plus ou moins bien, puisque deux « réfractaires » qui habitaient chez nos voisins étaient obligés d’en tirer avec les vaches pour les faire démarrer ou simplement pour les cacher entre les haies. […]

 

Les maquisards étaient 15 ou 20, un peu plus à la fin. Ils venaient écouter les messages à notre poste de T.S.F. Papa, qui était toujours à l’avant du progrès en avait acheté un lorsque j’étais encore toute petite. Dès les premiers jours, les maquisards mirent un grand poteau au fond du champ juste sur les maisons pour hisser le drapeau. Heureusement, celle ne dura guère, car peu de temps après passa deux avions très bas avec des croix gammées qui rasèrent la cime des gros hêtres sur la maison. On enleva le poteau, mais on s’était sentis visés. Bientôt les maquisards organisèrent des exercices avec tir de mitraillettes et embuscade dans les rochers, d’une colline à l’autre résonnait la ta-ra-ta-ta des mitraillettes. Quand je gardais les vaches, ils m’avertissaient où ils allaient s’exercer et je devais partir plus loin. Presqu’à la mi-Août, un après-midi, on vit une fumée noire monter de Vabre. Et bientôt mon oncle Néémi, nos deux réfractaires assez imprudents et d’autres personnes ont pu venir jusque chez nous en rampant dans les champs et à travers bois pour se cacher. Ils nous disent qu’une colonne de chars allemands passant à Vabre avait mis le feu au garage Tarroux. […]

 

Nous avons décidé d’aller nous cacher dans un champ de genêts d’un endroit d’où l’on pouvait surveiller la route. Nous sommes restés là la moitié de la nuit, ma petite sœur pleurait. Nous sommes rentrées à la maison, mais le lendemain de bon matin en jetant un coup d’œil par la fenêtre, je vois un maquisard en tenue et la mitraillette sur l’épaule. Il y en avait un tous les 20 mètres jusqu’au bois du Montagnol. Je frissonne de peur. Maman me dit :

– Partez toutes les deux avec grand-mère, prenez les vaches sur les plos, vous y resterez jusqu’à la nuit quand je viendrai vous chercher.

Je dis :

– Et toi ?

Elle répond :

– Moi, je partirai si je peux au dernier moment.

 

Lydie Mialhe (hameau de la Daureillée – écolière)

De Lacaune à Montfranc, c’est à toutes les portes que j’ai trouvé aide et nourriture, ce sont tous ces français là qui m’ont permis de faire quelque chose. C’est aussi grâce à tous les parents d’élèves de mon école : ils n’ont jamais dit un mot sur le danger que je faisais courir à leurs enfants par mon action. […]

 

Mes amis de Castres m’ont demandé de garder un jeune pasteur puis deux étudiants en vacances à Viane sont venus se joindre à nous. Un matin, une institutrice anonyme est descendue d’une école de montagne et a laissé chez moi son « présent du cochon » (cadeau que l’on faisait lorsqu’on tuait un cochon, une bête par famille était autorisée). C’étaient les parents d’élèves de son école qui le lui avaient offert. La dame qui faisait les transport de sacs postaux à Lacaze avait toujours des palissous (crêpes de blé noir) au coin de son feu car elle savait que je n’aurais pas mangé. Une seule fois j’ai eu de l’argent de l’Armée Secrète (A.S.). Le reste du temps nous avons vécu de la « manne » que Dieu voulait bien nous dispenser, je lui faisais confiance.

 

Mette Armengaud (Institutrice à St-Pierre de Combejac, l’école se trouve dans un hameau de 5 feux seulement, mais draine des enfants des environs).

Nous nous comprenions avec les juifs parce que nous avions subi la persécution en Espagne comme protestants. Franco nous poursuivait, nous avons dû nous sauver. Je suis devenu pasteur à Ferrières en 1938. Nous avons eu un camp pour des jeunes juifs. C’était pendant les vacances de Noël 1943. Nous avions des matelas au presbytère depuis l’arrivée des réfugiés du Nord en 1940. Nous avons pu faire manger les gosses correctement. Nous avions du beurre, du lait, ma femme avait des œufs d’avance, un mouton ou deux, les enfants étaient ravis, les paysans étaient braves. Il y avait au moins une douzaine de juifs en famille à Ferrières, le brigadier Landes de Vabre le savait bien.

 

Dyonis Mangado (Réfugié espagnol, Pasteur à Ferrières)

J’étais démobilisé. En 1940, je n’étais pas contre la Légion des Combattants. J’ai dit : « Ca ne me dérange pas ». Le chef, c’était le percepteur de Lacaune. Un jour il m’a dit :

– Si vous ne venez pas à la réunion à Castres, ça va barder pour vous !

J’ai répondu :

– Je vous emmerde !

Ça s’est tassé. Ensuite, le pasteur de Vabre est venu. Il me dit :

– Il faut vous occuper des juifs.

Je dis :

– Avec plaisir, je suis bien placé pour m’occuper des juifs.

Pendant l’été, un soir, une dame avec des enfants arrive chez moi. Elle se jette à genoux :

– Cachez-moi, cachez-moi ; nous sommes tchèques, mon mari médecin a été tué.

J’ai pris mon état-civil, j’ai cherché l’endroit où il n’y avait pas de mention marginale. Ensuite, j’ai eu des bulletins de Corse. J’ai fait faire des faux tampons à un juif qui habitait Castres, on les cachait la nuit dans un caveau du cimetière. Avec les juifs du maquis, à la Malquière, j’étais très ami. Ils étaient impeccables.

 

Pierre Cavaillès (Secrétaire de Mairie à Viane).

Mes parents étaient propriétaires d’une grande maison bourgeoise [à Vabre] qu’ils avaient transformé en hôtel pour les touristes et les représentants de commerce. Cet hôtel avait un jardin sur deux niveaux, une terrasse dominant la route de Castres et une sortie arrière très proche de l’école publique. Mon mari Roger Sans et moi étions tous les deux enseignants mais nous habitions à l’hôtel avec notre fille née en 1940.

 

Hôtel Biau – Vabre (Tarn)
Eau courante chaude & froide – Chauffage central
Tel : 5

Dès avant le débarquement, Guy de Rouville avait demandé à mon père Urbain Biau de mettre l’hôtel à la disposition des résistants de passage, sans que ce soit une exclusivité. Il fallait ne pas demander leur nom à certaines personnes. Nous n’osions pas écouter la radio de Londres quand nous avions des clients dont nous ne connaissions pas les opinions. Je me souviens d’un résistant que nous avions emmené chez un de mes oncles qui avait la T.S.F. : nous avons ainsi appris le débarquement en Normandie !

 

A partir du 6 juin, nous avons servi de centre d’enrôlement pour les volontaires qui venaient s’inscrire. Ils arrivaient le soir, par le train de 16 heures. Nous les gardions jusqu’à ce qu’on leur ait désigné leur maquis.

 

La grande salle à manger servait à la fois d’accueil et de P.C. Nous recevions aussi des résistants qui avaient un bon de logement ou un bon de repas. Un jour passant dans un couloir, nous en avons entendu un qui avait dans sa chambre un poste-récepteur. J’ai dit à Guy de Rouville que c’était imprudent, parce que l’hôtel était trop facile à cerner en cas d’attaque allemande. On a transféré le P.C. à la maison Dartigue qui était à flanc de coteau, au Garric et sans accès par route et, pour le D.M.R., à Bourion en haut de la montagne.

 

L’hôtel a continué à servir d’accueil pour les chefs résistants de passage, par exemple le Commandant Hugues laissait toujours son vélo chez nous. Celui dont je me souviens le mieux c’était Castor, le chef saboteur du D.M.R. Il était couvert de cicatrices. Quand il arrivait, il allait se laver les mains dans la « souillarde ». Il fallait toujours qu’il change de vêtements pour ne pas être reconnu, mon mari lui prêtait des costumes. Le soir, il entraînait les jeunes au sabotage. On rangeait les tables et les chaises. Nous gardions les godillots des jeunes, on les camouflaient. Ils repartaient en espadrilles pour ne pas faire du bruit. Un jour nous avons trouvé Castor et des camarades de l’équipe du D.M.R. qui cherchaient par terre, sous les meubles. Ils nous on fait comprendre qu’ils avaient perdu une de ces pilules de cyanure qu’on procurait aux chefs de la Résistance pour se suicider en cas de besoin. Nous avons cherché et balayé partout, jamais nous n’avons retrouvé cette pilule. J’étais terrorisée à cause de ma fille, elle avait 4 ans, comment lui expliquer sans lui expliquer ? Nous lui disions : « Surtout, si tu trouves un bonbon par terre, ne le touche pas, viens nous le dire ».

 

Les allemands venaient assez souvent. Ils arrêtaient leurs véhicules en bas de l’hôtel, devant le monument aux morts, sautaient par dessus la petite grille et demandaient à boire et à manger à mon père qui restait à son poste. Nous, nous pouvions partir par l’arrière, vers l’école ou nous cacher chez des voisins. J’ai vu mettre le feu au garage Tarroux, les allemands y jetaient des bombes. Les Tarroux étaient nos voisins et nos cousins. J’ai bien cru que l’hôtel allait brûler aussi. Le Maire, Monsieur Gourc, a parlementé pour éviter le pire.

 

Aimée Biau-Sans