Signes de piste avant le maquis

Portrait des jumeaux Fuchs dessiné par un artiste allemand fugitif : « Il venait chez nous, passait quelques jours puis repartait […] il fumait beaucoup la nuit […] il a dessiné avec talent toute la famille […] »
Extrait d’une monographie familiale – 2000

Edgard et René Fuchs : Ils habitent dans le Tarn, pays de leur mère, leur père ayant quitté son Alsace natale après la défaite de 1870. Ils sont jumeaux. Ils ont une sœur ainée, Édith, dont le mari est prisonnier en Allemagne. La famille est d’une inépuisable hospitalité pour tous les demi-suspects étrangers, en particulier les artistes, qui vivotent depuis le début de la guerre, aux marges de l’assignation à résidence.

En 1941, Edgard et René sont convoqués aux « Chantiers de Jeunesse », service civique obligatoire institué par « Vichy » pour tous les jeunes de la zone « libre » qui n’ont pas fait de service militaire avant la défaite. Les jumeaux ne rechignent pas devant une vie rude et en plein air, et écrivent à leur famille avec une grande liberté d’expression :

Avril 1941 : « Nos chefs sont jeunes et pleins de foi en l’avenir de la France […] Ils sont persuadés qu’on va chasser les Fritz d’ici peu […] en politique, nous ne savons absolument rien, mais tout le monde est pour l’Angleterre, et du même avis pour chasser les boches […] on va couper du bois dans les montagnes abruptes, les bois sont plutôt des petits maquis de chênes verts […] ».

A noter :

  • Le mot « maquis » est encore employé dans son sens propre
  • Le surnom de « Fritz » pour désigner les allemands est presque amical, tandis que « boches », très usuel depuis la guerre de 14-18, désigne clairement des ennemis.
  • La confiance en l’Angleterre est à remarquer : elle est seule à se battre, la Russie est encore liée aux allemands (pacte germano-soviétique) et l’Amérique de Roosevelt préfère Pétain à de Gaulle.

Juillet 1941 : « Je préfèrerais vous parler de vive voix […] on s’aperçoit qu’on a de grosses illusions sur les chantiers de jeunesse : les chefs ont le droit de porter deux galons […] on doit les saluer […] ils sont chefs et non plus jeune. »

Septembre 1941 : « Nous avons eu un culte avec le Pasteur Nicolas, il nous a donné des tas de nouvelles […] En Alsace, les jeunes doivent faire partie de la Jeunesse Hitlérienne […] Aucune liberté de pensée, c’est l’Inquisition en plein ».

A noter :

  • Le terme « Inquisition » qui rappelle les atteintes à la Liberté de conscience des cathares puis des protestants.
  • Les filières de renseignement du pasteur Nicolas sont les mêmes que celles du pasteur Cook.

Rentrés dans le Tarn, les jumeaux Fuchs travailleront dans une branche du réseau anglais Buckmaster qui sera malheureusement démantelée par une trahison. Ils « monteront » à Vabre en janvier 1943, avec leurs amis Jacques et Louis Cèbe, en même temps que le réfugié lorrain Marc Schoenenberger.

Le maquis de buis qui entoure la jasse fournit d’excellents bois à sculpter.

La jasse de la Courrégé, premier maquis d’attente du C.F.L. 10 de Vabre.La jasse a une belle porte, mais pas de fenêtre ! Les branches du gros chêne servent de tour de guet.
Dessinée par Édith, la sœur des deux jumeaux Fuchs.

Louis Cèbe qui est du pays (sa famille habite le château de Ferrières et abritera en 1944 le S.R. départemental du D.M.R. 4) fabrique en buis d’indispensables louches et fourchettes. Son frère Jacques est photographe. C’est pourquoi il manque souvent sur les photos prises à la jasse en 1943.

Edgard se fait sculpteur d’objets miniaturisés :

St-Georges terrassant le dragon. Boucle de ceinturon sculptée en buis par Edgard Fuchs, scout et maquisard.

Saint-Georges est le patron symbolique du scoutisme, mouvement de jeunesse international fondé en 1911 par le général anglais Baden-Powell.

La fête de la Saint-Georges réunissait dès avant la guerre de 39-45 les chefs des différentes branches du scoutisme en France : Éclaireurs Unionistes (protestants), Éclaireurs Israélites (juifs), Éclaireurs de France (neutres), et Scouts de France (catholiques).

Reproduction en miniature et en buis du violon de René Fuchs par son frère Edgard. Photo agrandie, prise un demi-siècle plus tard. Le buis c’est solide !

Les premiers jeunes des maquis de Vabre sont tous des membres du scoutisme, et les jasses camouflées en lieux de camps scouts ravitaillés, protégés par la population voisine et surveillés par des gendarmes complices !

Les jumeaux Fuchs et Louis Cèbe sur le toit de la jasse de la Courrégé, février 1943.

Ils portent leur foulard d’Éclaireurs Unionistes qui leur permettait éventuellement de camoufler leur condition de réfractaires au S.T.O. en celle de campeurs scouts.